Réseaux sociaux : reconnaître leurs apports, assumer leurs dérives et protéger les mineurs
- krmaha
- il y a 16 heures
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Le débat sur la vérification de l’âge sur les réseaux sociaux, actuellement discuté au Parlement sous l’impulsion de la ministre du Numérique Vanessa Matz, suscite des réactions contrastées. À la lecture de l’article « Numérique – Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans : tout le monde n’y est pas favorable », je souhaite apporter un éclairage nuancé, fondé à la fois sur l’expérience de terrain, l’expertise professionnelle et les données scientifiques.
Je m’exprime ici en tant que mère, entrepreneure du numérique et professionnelle des réseaux sociaux depuis près de vingt ans. J’ai fondé et dirigé une agence spécialisée dans les réseaux sociaux, que j’ai toujours utilisés de manière éthique, responsable et stratégique, tant pour mes propres projets que pour ceux de mes clients, notamment dans le cadre de campagnes de sensibilisation en matière de santé, de prévention et de causes sociétales. C’est précisément parce que j’ai travaillé au cœur de cet écosystème et que j’en connais les mécanismes économiques et algorithmiques que je considère aujourd’hui nécessaire d’en poser clairement les limites lorsqu’il s’agit des enfants.
Les réseaux sociaux ont apporté — et apportent encore — beaucoup de positif
Contrairement à certaines caricatures, je ne considère absolument pas les réseaux sociaux comme un mal en soi. Ils ont profondément transformé notre société de manière positive.
Ils créent du lien social, permettent à certaines personnes de sortir de la solitude, de trouver un emploi, un logement, une communauté.Ils sont devenus le quatrième média, après la télévision, la radio et la presse, tout en étant le premier média réellement accessible aux nouveaux indépendants, aux jeunes entrepreneurs, aux associations et aux projets émergents.
Avec des budgets raisonnables, il est aujourd’hui possible de se faire connaître, de lancer une activité, de porter une cause.
Ils constituent également un espace d’échange unique, non exclusivement « top-down », où le dialogue existe entre citoyens, marques, institutions et communautés. Réduire les réseaux sociaux à un espace de haine serait faux : ils sont aussi des lieux de solidarité, d’entraide et d’innovation.
Mais les réseaux sociaux de 2026 ne sont plus ceux de 2006
Il est toutefois essentiel de reconnaître que les réseaux sociaux ont profondément évolué. Facebook apparaît en 2006. Les premiers smartphones se généralisent à partir de 2007–2008. Les outils publicitaires de Meta (Facebook Ads) sont lancés dès 2007, avant de se perfectionner avec l’arrivée des algorithmes de recommandation, de la publicité ciblée et du scroll infini.
Aujourd’hui, les plateformes ne sont plus de simples outils de mise en relation.Elles reposent sur un modèle économique fondé sur la captation maximale de l’attention.
Les plateformes aujourd’hui les plus utilisées par les jeunes — telles qu’Instagram, Snapchat ou TikTok — reposent sur des mécanismes similaires de recommandation algorithmique, de feedback social et de stimulation continue, qui ne sont pas neutres pour des cerveaux encore en développement.
Les enfants ne sont pas des adultes en miniature : un débat de vulnérabilité, pas de liberté
C’est ici que le débat mérite d’être recentré avec rigueur.
La question de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans n’est pas un débat sur la liberté, mais un débat sur la vulnérabilité.
Une vulnérabilité aujourd’hui documentée et démontrée scientifiquement.
Les travaux menés par Harvard University et par University of Cambridge convergent sur un point fondamental : le cerveau des enfants et des jeunes adolescents n’est pas encore pleinement mature, notamment dans les zones liées à l’autorégulation, à la gestion des émotions, à l’attention et à la résistance aux stimuli addictifs.
Le sujet n’est donc pas de savoir qui comprend le mieux les réseaux sociaux, mais de reconnaître que les enfants sont neurologiquement plus exposés à des systèmes conçus pour capter l’attention et provoquer une dépendance comportementale.
Adultes et réseaux sociaux : un autre enjeu, une autre réponse
Dans certains propos, certains soulignent que certains adultes comprennent parfois moins bien les réseaux sociaux que les jeunes, allant jusqu’à suggérer que la question pourrait presque se poser dans l’autre sens.Sur ce point, le constat mérite d’être entendu.
Mais il s’agit là d’un autre débat : celui de la fracture numérique chez les adultes.
Cette réalité appelle une réponse différente :des campagnes de sensibilisation, une formation continue, une éducation aux médias, à la désinformation, aux logiques algorithmiques et à l’intelligence artificielle.C’est un enjeu majeur de citoyenneté numérique.
En revanche, confondre cette problématique avec celle des enfants serait une erreur de diagnostic.La fracture numérique des adultes relève de la formation.La vulnérabilité des enfants relève de la protection.
Limiter le harcèlement... au-delà des murs de l’école. Un autre enjeu majeur est trop souvent sous-estimé : le harcèlement ne s’arrête plus à la
sortie de l’école.
Les réseaux sociaux prolongent aujourd’hui les dynamiques de moqueries, de pression sociale et d’exclusion 24 heures sur 24, sans espace de répit.
Limiter l’accès aux réseaux sociaux avant 15 ans permettrait de réduire significativement le cyberharcèlement, en redonnant aux enfants des espaces de repos émotionnel et de sécurité.
Former, oui. Mais protéger d’abord.
Je suis pleinement convaincue que l’avenir passera par la formation massive : aux réseaux sociaux, à l’intelligence artificielle — et demain, au quantique.Mais la formation ne peut pas tout, surtout face à des systèmes conçus pour contourner l’autocontrôle.
Limiter l’accès aux réseaux sociaux avant 15 ans ne constitue donc pas une interdiction idéologique, mais une mesure de protection temporaire, proportionnée et responsable.
Protéger aujourd’hui pour libérer demain
Je suis profondément attachée à la liberté individuelle. Mais la liberté suppose la capacité de choisir.
Protéger les moins de 15 ans, ce n’est ni exclure ni infantiliser. C’est refuser que le cerveau de nos enfants devienne une variable d’ajustement des algorithmes.
Ce sont eux les décideurs de demain.
Leur cerveau n’est pas à vendre.
Maha Karim-Hosselet
Sources issues de Harvard / associées à Harvard
Science Summary – Impact des réseaux sociaux sur la santé des adolescentsUn résumé scientifique publié par la Harvard T.H. Chan School of Public Health, qui compile des études longitudinales montrant comment l’usage de réseaux sociaux peut affecter le bien-être des jeunes.
https://hsph.harvard.edu/research/eating-disorders-striped/policy-translation/holding- social-media-platforms-accountable/science-summary-social-media-adolescent-health/
Article Harvard : les effets positifs et négatifs des réseaux sociaux pour les jeunes Un article qui explique que les effets des réseaux sociaux sont complexes et mixtes, avec à la fois des aspects positifs (socialisation, appartenance) et des risques (comparaison sociale, pression émotionnelle).
https://hsph.harvard.edu/news/is-social-media-use-bad-for-young-peoples-mental- health-its-complicated/
Publication sur les revenus générés via la publicité auprès des mineursUne étude de la Harvard T.H. Chan School of Public Health estimant les revenus publicitaires générés par les utilisateurs de moins de 18 ans, soulignant l’incitation
économique des plateformes à capter l’attention des mineurs.
Sources issues de l’Université de Cambridge / travaux liés
Étude Cambridge – utilisation des réseaux sociaux et santé mentale chez les adolescents
Une étude publiée dans Nature Human Behaviour menée par des chercheurs associés à l’Université de Cambridge, qui montre que les jeunes avec des difficultés de santé mentale passent plus de temps sur les réseaux sociaux, font plus de comparaisons sociales et sont plus impactés par le feedback en ligne. https://www.cam.ac.uk/research/news/adolescents-with-mental-health-conditions-use- social-media-differently-than-their-peers-study
Projet de recherche Cambridge sur l’impact des smartphones et des réseaux sociaux
Un projet piloté par des chercheurs de l’Université de Cambridge visant à fournir des preuves de qualité sur l’impact du numérique sur le bien-être des jeunes.
https://www.cam.ac.uk/research/news/cambridge-leads-governmental-project-to- understand-impact-of-smartphones-and-social-media-on-young
Essai scientifique Cambridge – limiter l’usage des réseaux sociauxUn essai (lead Cambridge) qui va tester les effets de limiter l’usage quotidien des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents, ce qui montre l’intérêt de la recherche pour la cause-effet.
https://www.cam.ac.uk/stories/irl-trial-social-media-study-launch
Une revue qui montre que l’impact des réseaux sociaux varie selon l’âge et les périodes de vulnérabilité pendant l’adolescence.
https://www.cam.ac.uk/research/news/scientists-find-that-the-impact-of-social-media- on-wellbeing-varies-across-adolescence
Un article qui explique que le fait que le cortex préfrontal ne soit pas mature avant ~25 ans signifie que l’autorégulation des émotions et impulsions est limitée pour les jeunes.

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